Le dernier droit, de Jonathan Anderson

Un homme seul, la tête baissée, assis à une table de métal dans une salle d’interrogatoire sous un néon. Treize traits sont gravés sur le bord de la table. Titre : Dernier droit, Jonathan Anderson.

Le dernier droit

Jonathan Anderson

« Je l’ai dit une fois… puis huit fois, puis treize fois. »

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Au Canada, on te lit tes droits comme une formule. Personne ne te dit ce qui arrive après. Une œuvre inspirée d’un vécu, sur le silence, la dignité et l’épuisement dans une salle d’interrogatoire.

Le texte

Au Canada quand la police t'arrêtes, on t'lit tes droits. Le droit de garder le silence, le droit à un avocat, on te dit ça comme une formule, comme une politesse, mais personne ne te dit ce qui arrive après. Après, c'est une chaise, une caméra, voire deux caméras, deux chaises, une enquêtrice polie, patiente, elle a tout son temps, TOI, tu as juste ton silence. Garder le silence, c'est pas avouer un esprit de culpabilité C'est pas se cacher, C'est pas malhonnête. C'est pas une preuve que tu es coupable. Garder le silence, C'est l'expression de ta dignité, Ton droit comme être humain pour manifester et exercer ta souveraineté, Pour exercer l'autonomie totale sur ta propre vie et ta destinée. C'est la dernière chose qui t'appartient encore dans cette pièce. C'est le dernier droit qui te reste pour protéger ta dignité, Préserver ta réputation, tas liberté et Peut-être même sauver ta vie!! Éviter de s’incriminer soi-même. Parce que même une conversation anodine sur la météo pourrait être retenue contre toi. Un oubli honnête. Un mot mal exprimé, mal formulé, mal compris ou mal entendu. Une erreur de langage, mal notée. Une bonne intention, mal interprétée. Et soudain, tes propres paroles prennent un sens que tu ne leur as jamais donné. Ce n’est pas pour rien qu’on te conseille de garder le silence. Tu penses être dans une conversation. Tu crois qu’elle sera juste. Tu parles à un être humain, avec l’espoir d’être compris. Mais toi, tu te confies. Elle, elle enquête. Tu cherches à expliquer. Elle cherche des éléments de preuve. Tu choisis tes mots pour dire ce que tu ressens. Tes mots peuvent devenir des preuves MAIS tu parles pas à un humain, tu parles à une enquêtrice, fais pas le cave, RESPIRE!!! CONCENTRE TOI, SILENCIO! Cállate la boca! · اخرس! ·! SHUT YOUR MOUTH! Rappelle toi de l'expression espagnole, "En boca serada no entra moscas!" Tu es dans un système, un système lent et lourd et DECHIRANT, TAXANT et CRUELLE et SADDIQUE et ULTRA VIO LENT! Rapelle-toi, ton adversaire, veux ton sang, ta peau et tes os, ton ame et ta vie! Tous les trucs son bon pour te faire parler, la fausse empathie, la fausse gentillesse, la ruse même les mensonges, peuvent servir à monter un dossier contre toi. Il faut que tu comprennes où tu es et ce que ça veut dire pour toi. Tu as raison de te sentir humilié, Tu as raison de te sentir blessé, trahi Tu as raison d'être en colère contre la situation, Tu as raison de sentir l'injustice, tu as même raison aussi d'avoir peur pour tes proches peur de perdre t'as libertés, Pour ta vie, pour ton futur. ET C'EST POUR SES RAISONS LA QUE TU GARDES LE SILENCE. Et dans chaque interrogatoire, il y a toujours un élément surprise. On te dit, on t'arrête pour X, puis finalement, il t'rajoute Y, et juste pour t'assommer, il t'en donne un autre, Z, Nouveau chef d'accusation. Il pense, entre eux, "Tiens le vieux sale, le gros cochon !" TU VAS EN PRENDRE PLEIN T'AS GUELLE!! RESPIRE, PARDONNE-LES, TU CONNAIS TA VÉRITÉ. Il te l'explique quand même quand qu'ils lisent tes droits, mais après vient la peau, l'histoire derrière l'histoire, derrière les accusations. Et le pire, c'est quand ils te demandent : "Tu es accusé veux-tu savoir pourquoi ? Veux-tu savoir ce qu'on dit sur toi ?" Ta réponse, elle devrait toujours être : "Non, je préfère attendre la divulgation de la preuve." J'ai dit que je voulais garder le silence. Je l'ai dit une fois, je l'ai répété une deuxième fois, je l'ai répété une cinquieme fois, puis ensuite huit fois, puis treize fois. Tu te demande probablement, À quel moment le droit au silence devient-il actif ? Vous me faites parler de sujets connexes, puis ensuite, vous retournez au fond. L'interrogatoire commence et continues. Je désire garder le silence. Elle te répond : "Oui, vous avez le droit au silence, je l'entends, mais moi, j'ai le droit de parler et j'ai quand même un protocole à suivre pour évaluer si je peux vous libérer." C'est ça, la carotte qu'elle tient. L’entrevue se termine quand tu craques. Dans mon cas, j’ai pleuré mon âme, ma fatigue, mon désespoir. J’ai pleuré pour l’amour, pour la souffrance de l’autre, et pour le protéger aussi. Un homme qui pleure n’est pas faible. Il est humain. Il faut de la force pour laisser tomber le masque, admettre ses limites et libérer ce qu’on ne peut plus contenir. Peut-être qu’on pleure aussi le malheur qui nous tombe dessus, la perte d’une vision, d’une illusion, d’un avenir qu’on croyait possible. Et puis, il arrive un moment où l’on n’a plus rien à donner. Plus de mots, plus d’énergie, plus de résistance. J’ai fini par dire que je préférais être en cellule plutôt que de continuer à être forcé à converser. Quand la cellule devient préférable à la conversation, ce n’est plus un dialogue. C’est un homme qui demande qu’on le laisse enfin en paix. Voici ce qui m’est arrivé personnellement entre la première et la treizième fois où j’ai dit :

« Je voulais garder le silence. »

Texte
Jonathan Anderson
Étiquette
Impact Narrative Records
Format
Spoken word cinématographique
Durée
5 min 47
Langue
Français, avec des passages en espagnol, en arabe et en anglais

Œuvre artistique inspirée d’un vécu. Les propos du narrateur décrivent une expérience; ils ne constituent pas un avis juridique. Le texte est présenté tel qu’il a été écrit.